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QUI CRAINT LA MISERE JAMAIS NE PROSPERE
Pièce en 3 actes de Samuel Marchak
Traduit du russe par Isabelle Kolitcheff
PERSONNAGES
IVAN
TARABANOV, soldat
LA MISERE
ANDRON KOUZMITCH, vieux bûcheron
NASTIA, sa nièce, orpheline
LE TSAR DORMIDON
ANFISSA, fille du tsar
LE PRINCE ETRANGER JOHAN-FRITZ, son mari
LE GENERAL
SILOUIAN KAPITONOVITCH POTSELOUEV, marchand, veuf
LE CHEF DE LA GARDE
LE TRESORIER
LE SENATEUR, petit vieux tenant à peine debout
LE MESSAGER
LE VIEUX à la médaille
UNE MATRONE en bonnet et châle à fleurs, sa femme
LE COMMIS
LE CLERC, un homme maigre, chauve et avec un gros nez rouge
LA FEMME DU CLERC, une très forte personne
1er BRIGAND
2ème BRIGAND
3ème BRIGAND
LE BERGER
LE CHASSEUR
L'HOMME-APPEAU
DAMES DE COUR
JEUNES GENS et JEUNES FILLES
VOISINS
LES GARDES
LES CHASSEURS
ACTE 1
(Une forêt. Un vieux bûcheron est en train d'abattre un
arbre.)
LE BUCHERON : Han!... Han! (Il s'arrête pour s'essuyer le front).
Il n'est pourtant pas bien gros mais je n'en viens pas à bout.
A mon âge, on devrait rester au coin du feu à chauffer ses
vieux os, au lieu de courir la forêt à couper des arbres.
Ah, misère, de misère !..
LA MISERE : Qu'est-ce que tu me veux, grand-père ?
LE BUCHERON : J'entends parler mais il n'y a personne. (Il regarde
autour de lui) J'ai dû me tromper.
UNE VOIX FEMININE (au loin) : Ohé!.. Oncle Andron ! Ohé
!..
LE BUCHERON : Mais non, c'est bien moi qu'on appelle.
LA VOIX : Ohé !..
LE BUCHERON : Ça viendrait plutôt de ce côté
là. C'est sûrement Nastia
qui me cherche. Elle m'apporte mon casse-croûte. (Il crie).
E-ho-o-o !..
LA VOIX : Ohé !..
LE BUCHERON : Eho !..
(Entre Nastia)
NASTIA : Eh, vous voilà donc, oncle Andron. Comme vous êtes
loin aujourd'hui! Je vous ai cherché partout. Et je n'entendais
même pas le bruit de votre hache pour me guider.
LE BUCHERON : Je me fais vieux et faible. Autrefois, toute la forêt
résonnait sous ma cognée. Et maintenant : "toc, toc"...
Comment veux-tu qu'on m'entende? Eh oui, c'est un grand malheur, quand
à mon âge, on n'a ni fils ni petits fils pour vous aider.
Il faut tout faire soi-même.
NASTIA : Et moi, oncle Andron, je ne vous aide pas ?
LE BUCHERON (en mangeant) : Toi... tu m'aides... à manger
mon pain.
NASTIA : C'est péché, mon oncle, de parler comme ça
! Je ne travaille pas, moi ? Je ne me tue pas à la besogne ? Couchée
au premier cri du coq, levée au troisième...
LE BUCHERON : Si tu me plaignais pour de bon, Nastia, tu te dépêcherais
de prendre un bon mari. Ça oui, ça pourrait m'aider. Seulement
j'ai idée que tu attends toujours ton soldat, ce bon à rien,
Ivan Tarabanov.
NASTIA : C'est vrai mon oncle, je l'attends. Il aura bientôt fini
son service.
LE BUCHERON : Fini ou pas, qu'est-ce que ça me rapporte? Claquedent
il est parti, claquedent il reviendra.
NASTIA : Manque d'argent n'est pas péché. Quand on a des
bras, on ne meurt pas de faim.
LE BUCHERON : Eh justement, qui sait si on lui laissera bras et jambes.
Quiconque tire sa pitance de la guerre doit payer la guerre en plaies
et moignons.
NASTIA : Vous dites des choses horribles, mon oncle. Je ne vous écoute
plus.
LE BUCHERON : Ne te bouche pas les oreilles Nastia, lorsque les aînés
te parlent ! Fais plutôt comme je te dis : épouse Mélenty
Ivanovitch.
NASTIA : Comment ? Le meunier ? Le veuf ?
LE BUCHERON (en mâchant) : Le meunier. Le veuf.
NASTIA : Mais ses enfants sont plus âgés que moi ! Et lui
n'est certainement pas plus jeune que vous.
LE BUCHERON : Certainement pas.
NASTIA : Vous voyez ! Et encore, il vous reste des cheveux sur la tête,
au moins par endroits. Alors que lui est chauve d'une oreille à
l'autre.
LE BUCHERON : Qu'as-tu besoin de regarder ses cheveux ? Il est peut-être
chauve jusqu'aux oreilles mais pour la bonne table il n'a pas son pareil.
Epouse-le, Nastia, ou je te chasse de la maison. Je te jure que je te
chasserai. Tu es restée que trop longtemps sur mon vieux dos.
NASTIA : Faites ce que vous voulez, oncle Andron, mais je n'épouserai
pas le meunier.
LE BUCHERON : Alors, je t'ai nourrie pour rien ? Ingrate !
NASTIA : Ah, oncle Andron, si vous me traitez d'ingrate, il vaut mieux,
en effet, que j'aille gagner mon pain de porte en porte. J'irai servir
chez les autres, je serai domestique chez les étrangers mais je
n'en peux plus de vos reproches. Vous grognez, vous rouspétez toute
la journée. Ça ne vous suffit pas d'avoir empoisonné
votre propre vie ? Il faut encore que vous empoisonniez la mienne !
LE BUCHERON : On aurait plus facilement raison du diable que de cette
fille.
NASTIA (essuie ses larmes de sa manche, range dans un fichu l'écuelle
et la cuillère et chante doucement) :
Un marchand de la Guilde, bien vieux et bien gros
Donnait pour m'avoir, plus de deux cent vaisseaux.
LE BUCHERON : Non mais, regarde moi ça. Ses larmes n'ont pas séché
qu'elle chante déjà !
NASTIA (continue de chanter) :
J'ai demandé à mon âme, j'ai demandé à
mon coeur,
Ils m'ont dit : "Ce marchand sera ton fossoyeur".
(Elle s'en va).
LE BUCHERON : Ecoutez donc comme elle s'égosille ! Chante, chante,
ma toute belle ! Ton tour viendra : je te ferai chanter sur un autre ton.
"J'ai demandé à mon âme, j'ai demandé
à mon coeur..." C'est plus facile que de manier la hache.
(Il reprend le travail). Ah, chienne de vie ! Couper du bois n'est
pas vendre du drap. Ce n'est pas un métier rentable. Et voilà
le manche qui s'est fendu en deux ! Oh misère, misère!
MISERE : Mais que me veux-tu, vielle bique ?
LE BUCHERON : Qu'est-ce que cela veut dire ? Voilà que j'entends
de nouveau des voix ! Qui est là ?
MISERE : Moi.
LE BUCHERON : Quelle drôle de petite voix ? Qui c'est "moi"
?
MISERE : Moi, ta misère. Tu n'arrêtes pas de m'appeler !
LE BUCHERON : Ma misère ? Mais où es-tu ? Je t'entends bien
mais je ne te vois pas. Montre toi.
MISERE : Je suis là, dans le creux de l'arbre. Je veille sur toi.
J'attends que l'arbre te tombe dessus et t'écrase. Hi, hi hi !
(Dans l'arbre creux apparaît, comme à une fenêtre,
une tête de vielle femme)
LE BUCHERON (fait un bond pour s'écarter de l'arbre) : Alors,
c'est ça ma misère ! Mais elle est toute petite, toute noiraude
!
MISERE : Tu as raison grand-père. C'est la joie qui est éclatante.
La misère est noire; pour être vrai, c'est vrai.
LE BUCHERON : Et dis-moi, Misère, comment se fait-il que je ne
t'ai jamais remarquée jusqu'à présent ? Je t'ai sur
mon dos depuis ma jeunesse et pas une seule fois je ne t'ai aperçue.
MISERE : Pourtant, je ne t'ai pas quitté d'une semelle tout ce
temps là. Et j'ai aussi bien connu ton père, Kouzma Andronitch.
Et avec ta brave mère, Euphrosie Evstighnévna, nous avons
vécu la main dans la main, comme des soeurs jumelles. Toujours
ensemble : pour laver le plancher, pour aller au marché... Et ton
grand-père... Comment s'appelait-il déjà ?
LE BUCHERON : Andron Potapovitch.
MISERE : C'est cela, Andron Potapovitch ! Je me souviens bien de lui aussi.
C'est moi qui l'ai écrasé sous la charrette, que Dieu ait
son âme. Oui, j'ai beaucoup d'affection pour votre famille. Vous
pensez à moi, vous parlez souvent de moi. C'est pour cela que je
ne vous quitte pas.
LE BUCHERON : Mille mercis pour l'attention. Mais dis-moi, Misère,
comment pourrais-je te... je voulais dire "vous"... C'est à
dire... enfin, bref, comment pourrais-je vous envoyer... promener ? Plus
exactement, comment me débarrasser complètement de vous
? Pour qu'au moins mes derniers jours se passent loin de toi. Parce que,
vois-tu, la vie est si courte et toi, Misère, tu es si noire !
MISERE : Oui, oui, je vois que tu ne m'aimes pas. Tu veux te défaire
de moi. A vrai dire, moi aussi, j'en ai assez de tes grognements et de
tes soupirs. J'ai envie de voir du pays, de fréquenter du beau
monde, des marchands, des seigneurs. Et même, qui sait, avec un
peu de chance je parviendrai peut-être jusqu'à la Cour. J'ai
beau être en guenilles, je suis reçue dans les meilleures
familles. Je vais te dire comment on se débarrasse de moi.
LE BUCHERON : Dis-le, petite mère Misère, dis le vite !
Je prierai pour toi toute ma vie.
MISERE : Ecoute bien, grand-père. On ne peut ni brûler sa
Misère, ni la noyer, ni en faire cadeau.
LE BUCHERON : Voilà bien l'ennui, on ne peut pas !
MISERE : Mais on peut la donner "par surcroît".
LE BUCHERON : Quoi ? Comment ? Comment dis-tu ça ?
MISERE : Par surcroît. Quand tu vendras quelque chose, tu n'auras
qu'à dire : "Prends mon bien et ma misère par surcroît",
et je deviendrai la propriété de l'acheteur.
LE BUCHERON : "Prends mon bien et ma misère par surcroît".
Tu te rends compte ! Fini de marcher pieds nus ! Je pourrai me faire faire
des bottes en peau de chèvre, jeter ma hache dans un coin, me coucher
sur un banc, engager un ouvrier, et puis même deux!.. Une vraie
vie, quoi ! (Il regarde tout autour). Le malheur, c'est qu'ici
à part les ours et les loups, il ne passe pas beaucoup d'acheteurs.
Sinon, je me serais déjà débarrassé de toi.
(On entend, un. coup de feu).
Sûrement un chasseur en promenade, qui fait peur au gibier.
(Arrive un chasseur) Bonjour l'ami. Alors, on a tiré beaucoup
d'écureuils ?
LE CHASSEUR : Tu vas me porter la guigne, imbécile ! Dis vite quelque
chose pour conjurer le sort. Je commence seulement la chasse et toi, tu
me parles de prise !
LE BUCHERON : Bon, bon, alors bonne chance ! Bonne chance !
LE CHASSEUR : Parti ! Que le diable t'emporte, espèce de vieux
bavard !
LE BUCHERON : Tu ne voudrais pas m'acheter une hache, mon bon seigneur
? Une très belle hache, vraiment !.. Il faut juste lui refaire
un petit manche...
LE CHASSEUR : Que veux-tu que je fasse d'une hache ?
LE BUCHERON : D'une hache ? Que faire d'une hache ? Mais un homme sans
hache est un homme sans bras ! Alors tu la prends ?
LE CHASSEUR : Laisse-moi tranquille, je te dis.
LE BUCHERON : Alors fais-moi plaisir, prends-moi cette cruche de cidre,
du cidre tout frais. C'est ma nièce qui me l'a apporté.
Elle vient juste de le sortir de la cave. Donne m'en juste un kopeck :
bois-le, et qu'il te profite. Prends mon bien...
(On entend un bruit dans les buissons).
LE CHASSEUR : Tu vas lui faire peur ! Tais-toi donc vielle baderne !
(Il disparaît).
LE BUCHERON : Baderne toi-même. Il n'a même pas dit au revoir.
Ah misère, misère!
MISERE : Qu'est-ce que tu veux encore ?
LE BUCHERON : Je veux me défaire de toi ! Voilà ! Mais faut
croire que ce n'est pas si facile. Attends, attends, on dirait quelqu'un.
Il joue de la flûte. Ce doit être un berger.
MISERE : Ça se peut bien.
(Arrive le berger).
LE BERGER : Tu n'as pas vu une vache, grand-père ?
LE BUCHERON : Quelle vache ?
LE BERGER : Une vache brune.
LE BUCHERON : Non, je n'ai pas vu de vache brune. Tu ne veux pas m'acheter
ma hache ?
LE BERGER : Quelle hache ?
LE BUCHERON : Celle-ci.
LE BERGER : Non, je n'en ai pas besoin.
LE BUCHERON : Alors, ma cruche de cidre frais ?
LE BERGER : Qu'est ce qui te prend grand-père, d'ouvrir un commerce
en pleine forêt? Tu ferais mieux d'aller au marché !
LE BUCHERON : C'est trop loin le marché, mon bon. Prends-moi au
moins ce panier de champignons. Regarde comme ils sont beaux mes champignons,
jeunes, bien fermes, tous de même taille. Prends mon bien...
LE BERGER : Je peux ramasser des champignons moi-même : il y en
a plein la forêt.
(On entend le beuglement d'une vache).
Mais on dirait ma Brunette. Voilà où tu es passée
! Ma Brunette ! Ma jolie ! Attends-moi ! Mais attends-moi donc !
(Il s'enfuit).
LE BUCHERON : Voilà bien ma chance ! Il n'y a pas, quand on a la
guigne sur son dos, on ne peut rien vendre, même pour un kopeck
; il y a toujours quelque chose : quand ce n'est pas un coq de bruyère,
c'est une vache ! Et moi qui vendrais ma chemise, si je trouvais preneur.
Ah misère, misère !
MISERE : Je suis là. Que me veux-tu encore? N'aies pas peur, je
ne me sauverai pas. Pourquoi m'appelles-tu ?
LE BUCHERON : Pour rien. Je ne t'appelle pas. Je pensais seulement, c'est
venu comme ça, dans la conversation. Et toi, tu es restée
des années sans piper mot et voilà que tu te mets à
répondre chaque fois que je te cite. Fiche-moi la paix, espèce
de vieillerie !
MISERE : Je t'ai dit, vends quelque chose, ne serait-ce qu'un fil, un
clou, un poil de ta barbe !
LE BUCHERON : Et tu crois que c'est facile de vendre, alors que c'est
toi même qui me portes la poisse, maudite engeance ! Si seulement
tu pouvais t'endormir pour une heure, ou tourner au moins la tête
pour ne pas regarder de mon côté.
MISERE : Pourquoi pas ? Ça me ferait du bien une petite sieste.
J'ai très mal dormi aujourd'hui. Même la nuit tu ne m'oublies
pas. Tu soupires, tu m'appelles sans arrêt. Donne moi à qui
tu veux, où tu veux, mais je t'en supplie ne me dérange
pas s'il n'y a pas urgence ! Tu m'épuises à la fin !
(La Misère met la tête sur ses bras et s'endort).
LE BUCHERON : C'est qu'elle s'est endormie pour de bon, cette maudite
enragée. Voilà même qu'elle ronfle.
(De la forêt sort un marchand. C'est un homme très corpulent,
avec une casquette, une veste de toile neuve, des bottes à la dernière
mode).
LE MARCHAND (crie) : Hé, petit vieux, tu n'aurais pas une
ficelle ? J'ai cassé le trait de mon harnais : il faudrait l'attacher.
Je te paierai.
LE BUCHERON : Si j'ai une ficelle ? Mais comment donc, honorable Seigneur
! Bien sûr que j'ai une ficelle. Ne parle pas si fort : j'ai là
un petit enfant qui dort.
LE MARCHAND : Un enfant ? Eh bien, qu'il dorme ! Donne vite ta ficelle
et qu'on n'en parle plus. Tiens, voilà une pièce de trois
kopecks.
LE BUCHERON : (défait à la hâte la ficelle qui
lui sert de ceinture et la donne au marchand). Prends mon bien (à
mi-voix) et ma misère par surcroît.
LE MARCHAND : Que dis-tu grand-père ?
LE BUCHERON : Rien, mon Seigneur! Je parle de la misère, comme
ça, en général. Mais, mais... Voilà que le
manche de ma hache n'est plus fendu ! C'est de la magie ! Adieu, mon bon
Seigneur ! Bonne chance ! (Il disparaît dans la forêt).
LE MARCHAND : Bon, maintenant il faut que j'aille attacher le trait. Où
donc est passée cette ficelle ? Volatilisée... disparue
!.. Et je n'entends plus mes chevaux. Qu'est ce que ça veut dire
? Si je me souviens bien, je n'ai encore rien bu aujourd'hui et pourtant
la tête me tourne et j'ai des bourdonnements dans les oreilles.
Je ne sais même plus par où je suis arrivé. Pourvu
que je ne me sois pas perdu !.. Hé, grand-père ! Grand-père
!
(De la forêt sortent 3 brigands).
1er BRIGAND (de taille énorme, avec une grosse barbe) :
Tu as fini de gueuler ? Il n'y a ici ni grand-père ni grand-mère.
LE MARCHAND : Bonjour mon brave !
1er BRIGAND : Salut, marchand ! Donne vite ta bourse, si tu tiens à
la vie.
LE MARCHAND : Je n'aime pas les plaisanteries, mon bon. Tu n'as pas vu
mes chevaux ?
1er BRIGAND : Qui te parle de plaisanter ? Donne ta bourse, on te dit.
Et puis, ne cherche pas tes chevaux, ils sont partis sans te demander
ta permission. Ta Seigneurie va être obligée d'aller en ville
à pied.
LE MARCHAND : C'est bon, j'irai à pied. Adieu. (Il se tourne
pour partir et se trouve nez à nez avec le 2ème brigand;
il se tourne encore et se cogne au 3ème brigand. Doucement,
presque sans voix) Au secours ! A l'assassin ! Vous n'avez pas honte
!
1er BRIGAND : Pas de discours, s'il te plaît ! Ici tu n'es pas dans
ta boutique. Donne tes pièces d'or et n'oublie pas celles en argent.
LE MARCHAND : Tenez, bandits !
3ème BRIGAND : Veux-tu être poli, barbichette !
1er BRIGAND : Enlève tes bottes, ta veste aussi.
LE MARCHAND : (Enlève ses bottes et sa veste et la met lui-même
sur le brigand). Elle ne vous serre pas aux épaules ? On dirait
qu'elle a été faite sur mesures pour vous.
1er BRIGAND : Donne ta montre.
LE MARCHAND : (Donne sa montre). Ne perdez pas la clé.
1er BRIGAND : Tombe le gilet. La casquette... Pierrot, essaie-la.
2ème BRIGAND : Non, pas ma pointure. (Il passe la casquette
au 3ème brigand).
3ème BRIGAND : Tout juste ! Merci infiniment ! (Il plante sur
la tête du marchand son vieux chapeau). Adieu, barbichette.
1er BRIGAND : Salut ! Ne te fais pas de bile.
(Les brigands s'en vont, emportant le panier de champignons et la cruche
de cidre oubliés par le bûcheron).
LE MARCHAND : (s'assied sur un tronc d'arbre et pleure). Facile
à dire "ne te fais pas de bile". Les gredins, les canailles
! Ils m'ont ruiné; ils m'ont pillé; ils m'ont déshabillé
! Encore, s'ils ne m'avaient pris que la bourse !.. Mais les chevaux pur
sang que je viens d'acheter ! Et ma charrette pleine de marchandises !
Je partais faire un gros bénéfice et voilà que je
dois retourner en ville pieds nus ! Ah, quel malheur ! Ah misère
!
MISERE (se réveille) : II me semble que j'ai un nouveau
propriétaire.
Et tout déguenillé encore. Que puis-je faire pour toi, ma
colombe ?
LE MARCHAND : Hein ? Qu'est ce que c'est ? Qui est là ?.. Ça
doit être la peur.
MISERE : Mais non, tu as bien entendu. C'est moi.
LE MARCHAND (se lève) : A qui ai-je l'honneur?
MISERE : Et qui es-tu, toi-même ?
LE MARCHAND : Je suis marchand.
MISERE : Un marchand ! Mais c'est très intéressant ça
! Moi, je suis ta misère.
LE MARCHAND : Ma misère ! Pouce ! Pouce ! Disparais ! (Il veut
s'enfuir).
MISERE (rit) : Où vas-tu comme ça? Où cours-tu?
Non ma colombe, on ne quitte pas sa misère en fuyant.
LE MARCHAND : Je ne fuis absolument pas. Je voulais seulement faire un
peu d'exercice. Et puis, c'est tellement nouveau pour moi. J'ai vécu
toute ma vie sans toi et voilà que je te rencontre. Est-ce pour
longtemps que tu t'es collée à moi ?
MISERE : Comme tu es curieux ! Il n'y a même pas une heure que nous
vivons ensemble et tu veux déjà savoir si c'est pour longtemps.
LE MARCHAND : Ne te vexe pas, petite mère ! S'il ne tenait qu'à
moi, je ne t'aurais pas quittée de toute ma vie. Nous aurions vécu
main dans la main, amis comme beurre et tartine. Mais voilà...
dans mes affaires tu ne serais pas à ta place. Juges-en toi-même,
qu'est-ce qu'un marchand qui n'aurait pas de veine.
MISERE : Tu as raison, les larmes et les soupirs, ça ne paie pas
!
LE MARCHAND : Tu vois bien. Alors sois bonne, laisse-moi. Je te trouverai
une gentille petite place où tu seras heureuse. Tu ne sauras pas
comment me remercier.
MISERE : Mais comme il est impatient, ce marchand ! Je n'aime pas les
gens pressés. Tant pis, je vais te dire comment te débarrasser
de moi.
LE MARCHAND : Dis-le, ma toute bonne. Je te revaudrai ce service.
MISERE : Alors écoute, vends quelque chose et dis en le faisant
: "Prends mon bien et ma misère par surcroît".
Je changerai aussitôt de propriétaire.
LE MARCHAND : "Prends mon bien et ma misère par surcroît".
Que Dieu te couvre de bienfaits pour ces bonnes paroles ! Voilà
ce que j'appelle une conversation sérieuse. Ça fait plaisir
d'avoir affaire à quelqu'un de sensé. Seulement, qu'est-ce
que je pourrais vendre maintenant que ces bandits m'ont tout pris? (Il
fouille les poches de son pantalon). Ils ne m'ont laissé qu'un
silex et un briquet.
MISERE : Bah, ne perds pas courage. Quelqu'un peut en avoir besoin.
(On entend des voix et un bruit de branches cassées}.
LE MARCHAND : Doux aïeux, voilà mes brigands qui reviennent
! C'est bien cela. Où pourrais-je me cacher ? Ah, misère,
misère ! (Il se cache dans le creux d'un arbre).
(Dans la clairière arrivent le Général, le Chef
de la Garde et les gardes).
LE GENERAL : Fouillez tous les buissons ! Et ouvrez bien l'il !
On m'a signalé la présence de brigands dans ce coin. Alors
qu'ils n'aillent pas faire un mauvais coup pendant que Sa Majesté
le Tsar chasse par ici.
(Il va s'asseoir sur une souche).
LE CHEF DE LA GARDE : A vos ordres, Excellence ! Allons les gars, fouillez-moi
cette forêt ! Et qu'on n'oublie aucun arbre, aucun buisson ! Allons
plus vite que cela, fainéants !
(Les gardes se répandent dans la forêt. Pour montrer au
Général qu'il fouille aussi, le Chef va regarder derrière
quelques minuscules buissons où il n'y a manifestement rien, puis
jette un coup d'il dans le creux de l'arbre où est caché
lé marchand. D'une voix éteinte) Excellence ! Excellence
!
LE GENERAL : Hein ? Quoi ?
LE CHEF : II y en a un là, Excellence, un bandit !
LE GENERAL : Arrêtez-le !
LE CHEF : Halte ! Ne bouge pas misérable !
LE MARCHAND : Ne me touche pas assassin !
LE CHEF : Par ici ! A l'aide ! Au secours !
LE MARCHAND : Ne crie pas ou je te tords le cou ! Je ne vais pas me laisser
égorger comme un mouton.
(Des gardes arrivent en courant. Le Général s'approche
aussi).
1er GARDE (au 3ème) : Par la gauche ! Contourne-le par la
gauche et moi par la droite.
2ème GARDE : Attaque-le par devant et moi je l'attaque par derrière
!
LE MARCHAND : Ce n'est pas moi, c'est... Ecoutez braves gens, dans ma
bêtise je vous ai pris pour des brigands.
LE CHEF : Pas de discours, s'il te plaît ! Saisissez-le, les gars
et tenez-le ferme !
LE MARCHAND : Ne vous donnez pas cette peine, braves gens; je sortirai
moi-même. Et excusez mes paroles un peu rudes de tout à l'heure.
C'est comme qui dirait un malentendu. Où dois-je me mettre ?
LE CHEF (au Général) : Voyez, Excellence, quelle
bête féroce était cachée tout près de
nous. Il a failli m'étrangler, ce monstre. Regardez, Excellence,
cette carrure de forçat, ces pieds nus d'égorgeur, cette
face congestionnée de vampire.
LE MARCHAND : Petit père ! Excellence ! C'est de peur que ma figure
est rouge, en quelque sorte. Et pour les pieds nus je peux vous expliquer.
Je suis marchand de la 1ère Guilde...
LE CHEF : Tu es brigand de la 1ère Guilde, oui.
LE GENERAL : Joli marchand, en effet : assis dans un arbre à vendre
la mort aux passants ! Allez voir sa marchandise, honnêtes gens,
par un beau clair de lune.
LE MARCHAND : Excellence ! Seigneur Général ! Je ne suis
pas un bandit, je vous le jure. Pour la carrure, c'est de naissance. Je
veux dire, c'est dans la famille. On est tous un peu larges d'épaules
chez les Potsélouév : maman, les frères et la petite
soeur. On dit même chez nous...
LE CHEF : Faut-il l'envoyer en ville, Excellence, ou le montrer à
Sa Majesté ?
LE GENERAL : On verra plus tard. Pour l'instant, cachez-le derrière
les buissons et ne le lâchez pas du regard. Ou bien attachez-le
à un arbre; mais veillez à ce que la corde soit solide.
Ce n'est pas le moment de s'occuper de lui. Sa Majesté le Tsar
et le Prince Etranger vont arriver d'une minute à l'autre. Il faut
absolument trouver du gibier, je ne sais pas moi, un coq de bruyère,
une perdrix...
LE CHEF : Que Votre Excellence ne s'inquiète pas, tout est prêt.
LE GENERAL : Qu'est-ce qui est prêt ?
LE CHEF : Le gibier, Excellence, les coqs de bruyère, les perdrix,
les gelinottes. Nous emportons toujours notre gibier à la chasse,
pour ne pas trop chercher dans les bois. Vous permettez ? (Aux chasseurs)
Disposez le gibier dans les arbres et les buissons et tâchez de
vous souvenir où vous les avez mis. Allez, vite, au travail! Et
j'ai encore mieux, Excellence. Il y a ici un homme qui sait imiter le
coq de bruyère. Veuillez vous asseoir sur cette souche. Ohé!
Terenti Fédotitch!
(Apparaît un homme d'âge moyen, avec une joue bandée).
Salue son Excellence et montre-lui ce que tu sais faire.
(L'homme imite le cri du coq de bruyère).
LE GENERAL : Bravo ! Magnifique ! On dirait un vrai coq de bruyère
! Où a-t-il appris ?
LE CHEF : Je n'en sais fichtre rien.
LE GENERAL : Comment ?
LE CHEF : Je veux dire, je l'ignore, Excellence.
LE GENERAL : Qui t'a initié à cet art, mon ami ?
L'HOMME APPEAU : Mon père, Excellence; que Dieu ait son âme
!
LE GENERAL : Et qui l'a enseigné à ton père ?
L'HOMME : Mon grand-père, Excellence; que Dieu ait son âme
!
LE GENERAL : Et qui l'a appris à ton grand-père ?
L'HOMME : Eux-mêmes.
LE GENERAL : Qui ça, "eux-mêmes" ?
L'HOMME : Les coqs de bruyère.
(Musique)
LE GENERAL : Sa Majesté!
LE MARCHAND (derrière un buisson) Braves gens ! Seigneurs
! Pitié ! Laissez-moi partir !
LE CHEF : Tais-toi, misérable vermine ou je te fais avaler toutes
tes dents !
(Des gardes et des chasseurs arrivent en courant).
1er CHASSEUR : Sa Majesté le Tsar !
2ème CHASSEUR : Les oiseaux sont attachés, Votre Excellence
!
LE GENERAL : Bien, bien, parfait.
1er GARDE : Sa Majesté le Tsar !
2ème GARDE : Sa Majesté le Tsar !
Des VOIX : Sa Majesté le Tsar !
(Arrivent le Tsar Dormidon, le Prince Etranger et les gens de la suite).
TOUS : Hourra ! Hourra !
LE TSAR : Bonjour mes amis.
LA GARDE : Longue vie à notre Tsar bien-aimé !
LE TSAR (chantonne) :
Le Tsar, dans le bois va chasser.
La perdrix, sur une branche s'est posée.
Mes braves zélés veneurs, gardez la perdrix,
Gardez la perdrix pour mon brave fusil.
Je ne veux pas aller plus loin. J'ai faim. Y a-t-il du gibier par ici
?
LE GENERAL : Comment donc, Majesté, la forêt en est pleine
! Tenez, là-bas vous entendez un coq de bruyère, et ici
il y a une perdrix. Veuillez porter votre honorable attention sur cette
petite branche. Un peu plus à droite. Non, non, un peu plus à
gauche. Veuillez tirer, Majesté. (Le Tsar appuie sur la gâchette.
Immédiatement) Un coup merveilleux !
LE TSAR : Non, raté. Dites-moi, l'oiseau est-il toujours sur la
branche, ou bien est-il parti ?
LE GENERAL : II y est toujours, Majesté. La peur l'a cloué
sur place.
LE TSAR : La peur ? Ah, tant mieux, tant mieux. Essayons encore une fois.
(Il tire) II est toujours là ?
LE GENERAL : Jamais de la vie, Majesté ! Il est tombé raide.
Vous l'avez touché en plein coeur.
TOUS : Hourra ! Hourra !
LE CHEF (apporte au Tsar la perdrix abattue). J'ai l'immense honneur
de féliciter Votre Majesté. Une perdrix superbe, jeune et
bien dodue.
LE TSAR : Et dire que je n'ai pas tenu un fusil depuis dix ans ! Le temps
nous manque toujours, à nous autres, pauvres monarques. (Au
Prince Etranger) Et vous, mon cher gendre, vous n'avez pas envie de
vous amuser ? (Le Prince s'incline en silence). Apportez un fusil
à son Altesse. (Le Général donne un fusil au Prince;
celui-ci s'incline de nouveau). Quelque chose qui ne va pas, petit
? Prends donc le fusil, amuse-toi un peu !
LE PRINCE : Verzeihung ! Ich pas comprendre.
LE TSAR : Et qu'y a-t-il de compliqué à comprendre ? Appuie
sur la gâchette, et c'est tout. Pif-paf ! Boum-boum !
LE PRINCE : Ah so ! Schissen ! Sehr gut. Pif-paf ! Boum-boum ! Danke schöhn
! (Il prend le fusil et regarde autour de lui).
LE GENERAL : Daignez regarder ce bouleau, Altesse. On dirait qu'il y a
là un oiseau. C'est un coq de bruyère, je crois... D'ailleurs
vous l'entendez qui crie.
LE PRINCE : Kikri ?
LE GENERAL : Oui. C'est le coq qui crie.
LE PRINCE : Ah so ! Un kokikri. (Il vise).
LE TSAR (au Chef de la Garde) Dis donc, recule ta grosse tête,
sinon c'est sur toi qu'il va tirer.
(Le Chef fait un bond de côté. Le Prince tire).
LE GENERAL : Bravo Altesse! Mouche du premier coup !
LE PRINCE : Pourquoi kokikri pas tombé ?
LE TSAR (à un chasseur) : Va voir ce qui lui arrive. (Le chasseur
va prendre le coq et le passe au Général qui le passe au
Prince).
LE PRINCE : Kaput das Kokikri !
LE GENERAL : Mes compliments, Altesse. Une pièce magnifique !
LE PRINCE : Danke schöhn. Très joli petit oiseau. Mais Herr
Général, pourquoi il a une ficelle ?
LE GENERAL : Quelle ficelle, Altesse ?
LE PRINCE : Ici, sur les deux pieds.
LE CHEF (doucement) : Nom d'un chien, j'ai oublié d'enlever
la ficelle !
LE GENERAL : Je l'ignore, votre Altesse. Ce doit être une race spéciale.
LE PRINCE : Très bizarre, la race !
LE TSAR : Pourquoi bizarre ? Je me souviens, un jour, j'ai moi-même
abattu un sanglier qui avait les pieds liés. Cela ne nous a pas
empêchés de le rôtir et de le manger. Il était
délicieux. Et maintenant aussi, nous allons bien casser la croûte,
mon gendre. Nous avons largement gagné notre déjeuner aujourd'hui.
On va rapporter ton coq de bruyère à Anfissa...
LE PRINCE : Ja, ja, Anfiss...
LE TSAR : ... et on rôtira ma perdrix sur des charbons dans sa propre
graisse. Tu vas voir, on va s'en lécher les doigts. (Il sonne du
cor). La chasse est terminée. Général, fais allumer
le feu.
LE GENERAL : A vos ordres, Majesté (II transmet l'ordre au Chef
de la Garde).
LE TSAR : Sénateur Kassian Vissokosny, passe-nous la bouteille.
(Au Prince) Ce petit vin là, tu m'en diras des nouvelles.
C'est mon grand-père lui-même qui l'a mis en fûts.
Et c'était un connaisseur. (Il claque de la langue).
LE PRINCE : Oh ja ! je comprends. (Ils boivent).
LE TSAR (au Général) : Alors ce feu, pourquoi ne
l'allume-t-on pas ?
LE GENERAL : Je suis un âne bâté, Votre Majesté.
Voilà quarante ans que je sers mon souverain avec zèle et
fidélité, et pas une faute, pas une négligence !
Que Votre Majesté daigne pardonner une faiblesse bien involontaire,
réellement. Je n'avais pas prévu de feu. Je n'en ai pas
apporté.
LE TSAR : Et quel besoin de l'apporter avec nous ? La forêt est
pleine de branches : il n'y a qu'à les ramasser.
LE GENERAL : Je veux dire, je n'ai pas apporté de briquet, de silex.
LE TSAR : Tu n'es qu'un imbécile, Général ! Je t'ai
dit que nous allions à la chasse. Tu pouvais bien penser que nous
aurions besoin de feu pour rôtir notre gibier.
LE GENERAL : Nous n'avons pas le droit de penser en présence de
nos supérieurs, aussi ne l'ai-je pas fait.
LE TSAR : Ne discute pas, s'il te plaît ! Trouve-moi du feu où
tu voudras. Je veux manger, tu comprends, miam-miam. Dis-moi, mon petit
gendre, tu n'aurais pas de ces... comment les appelez vous à l'étranger...
des allumettes ?
LE PRINCE : Verzeihung, Majesté, dans nos costumes, il n'y a pas
de poches.
LE TSAR : C'est ce que je vois. Et j'ajouterai même que vous n'avez
pas de culotte, rien que des bas jusqu'à la ceinture. Pouah ! Alors
qu'est ce qu'on fait ? Général ? Nous ne pouvons tout de
même pas manger cette perdrix toute crue ?
LE GENERAL : Jamais de la vie, Majesté ! Nous allons prendre la
poudre d'un fusil et tirer dessus avec un autre. Ça donnera peut-être
du feu...
LA VOIX DU MARCHAND (derrière les buissons) : Majesté
bien-aimée ! Tsar vénérable ! J'ai du feu ! Faites-moi
l'obligeance de vous en servir.
LE TSAR : Qui est-ce qui gueule là-bas?
LE GENERAL : Un brigand. Majesté.
LE TSAR : Quel brigand ?
LE GENERAL : Un brigand ordinaire, Majesté, un assassin. Nous l'avons
pris ici, dans la forêt. Nous voulions le montrer à Votre
Majesté, mais nous n'avons pas encore eu le temps.
LA VOIX DU MARCHAND : Pitié, Tsar généreux ! Je ne
suis pas un assassin, je suis un marchand. Ordonnez qu'on me présente
devant votre auguste visage.
TSAR : Qu'on le présente devant mon auguste visage.
LE GENERAL : A vos ordres, Majesté.
(On amène le Marchand, qui tombe à genoux devant le Tsar).
LE MARCHAND : Je demande justice, ô Monarque infaillible. On m'a
fait du tort, on m'a calomnié !
LE TSAR : Tu as tué quelqu'un ou l'as-tu seulement dévalisé
?
LE MARCHAND : Ni l'un ni l'autre, Tsar sublime. C'est moi que l'on a dévalisé.
On a même failli m'assassiner. Je suis un marchand de la 1ère
Guilde, Silouian Potsélouév. Je fournis votre respectable
Cour en passementerie pour les laquais.
LE TSAR : En passementerie ? Hum ! Alors pourquoi l'as-tu calomnié,
Général ? Si c'est un marchand il faut le laisser à
son commerce.
LE GENERAL : Drôle de commerce, Majesté ! A-t-on besoin de
grimper dans un arbre pour vendre de la passementerie ? C'est un vrai
hors-la-loi, Majesté, je vous assure. Nous l'avons trouvé
ici juste avant votre arrivée, Majesté. Il était
caché dans un arbre creux.
LE CHEF et LE GENERAL (en même temps) : II était dans
cet arbre. Il préparait un attentat !
LE TSAR : Silence ! Combien de fois faut-il vous dire de ne pas
crier en même temps. Faites votre rapport les uns après les
autres. A-t-on trouvé sur lui des armes blanches ou à feu?
LE MARCHAND : A feu, Tsar incomparable ! A feu, un silex, un vrai silex.
Veuillez, s'il vous plaît, l'accepter.
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